Échangistes – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 10 octobre 2015

Un sac bleu, un jaune, un rouge. Un noir. Un grand noir. À recycler. À recycler comme tout le reste. Comme le plastique, le verre, le papier, le métal et autres matériaux. La grande vague du recyclage a déferlé sur le territoire libanais. Et les Libanais n’ont pas compris grand-chose. Surtout que dans la plupart des cas, le tri méticuleux effectué par le citoyen finit à la poubelle. Au sens propre comme au figuré. Tous ensemble. Vous triez, on s’en fout. Ça ne valait pas la peine d’essayer de comprendre.
Pourtant les Libanais, le recyclage, ça les connaît. Bien avant la crise, bien avant la sensibilisation. En fait les Libanais sont les rois du recyclage. Ça fait bien longtemps qu’ils ont adopté le concept. Rien ne se perd. Tout se transmet, se refile, se donne, se prête. Les mecs, les femmes, les chefs, les PT, les diététiciennes. La palme revenant au recyclage de mecs. Là, ce sont les bons points assurés, le prix d’excellence de la récupération. On connaît le ratio : 7 femmes pour 1 homme, donc la probabilité de se taper le même mec, de fricoter avec l’ex de sa cousine, de s’amuser avec le mari de sa voisine, est grande. On n’y peut rien. D’un côté (celui des hommes), ça fait tableau de chasse où se suivent conquêtes d’un soir, maîtresses officielles et petites amies officieuses. Don Juan émérite, grand séducteur devant l’éternel. De l’autre (celui des séduites), ça fait plutôt plat réchauffé, second hand, comparing notes. Et franchement, quand on connaît les langues de couleuvre, ça peut faire mal. Très mal. « Il t’a dit ça ? Moi aussi. Il t’a fait son cinéma ? Moi aussi, etc., etc., etc. » Et ce n’est pas tous les jours très rose. Ça ne fait jamais plaisir de voir son ex dans les bras de sa copine. Et vice versa. Parce que les femmes font la même chose. Le nombre d’hommes qui ont eu la même femme est plus important que la soi-disant bonne société pourrait le penser. Mais là, ça ne passe pas. Comme toujours. Ça ne fait jamais plaisir de voir sa jeune épouse dans les draps de son avocat d’ami. Parce que dans le domaine conjugal, les Libanais font très fort. Et pas seulement dans les microcosmes de la haute. Dans toutes les classes sociales, c’est la même chose. On cocufie généralement sa moitié avec l’amie de la femme, le mari de sa copine et inversement. Ça fait benne à ordure commune. Comme un grand centre de ramassage situé sur la place du village. Puisque 120 fois sur 100, tout le monde est au courant.
Ah, nous sommes déjà doués pour vivre en vase clos, mais nous le sommes encore plus quand il s’agit de vases communicants. Des vases où coulent de jolis fluides. Le même personal trainer (comme ça, on est certain de connaître l’endurance de l’autre), la même diététicienne (comme ça, on est sûr de savoir le poids de l’autre), le même chirurgien plastique (comme ça, on est assuré d’apprendre le nombre d’interventions qu’a fait l’autre), le même chef pour son dîner, comme ça on proposera (ou pas) le même menu. Après ça, faudra arrêter de nous dire qu’on ne sait pas communiquer les uns avec les autres. On aime tellement les échanges, que même au niveau politique, on a vu plusieurs partis refiler un de leurs membres au parti adverse.
Mais là, ce n’est plus un prix d’excellence qu’il faudrait nous décerner, c’est carrément la Palme d’or de l’échangisme.

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