Jardin d’hiver – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 12 décembre 2015

Il y a quelque chose de doux qui vient souvent avec l’hiver. Quelque chose de sucré. Au-delà des marrons glacés et des chocolats. L’hiver, quand il s’installe normalement, apporte avec lui une espèce de calme. Malgré les tempêtes ou la suractivité des fêtes. Malgré le stress de fin d’année. L’hiver, ce sont des souvenirs qui remontent à la surface. Ces petits riens qui nous ont manqués durant les huit ou les neuf mois de chaleur. Ce sont des retrouvailles avec des objets oubliés. Un pull qu’on aime et qu’on n’a porté que quelques fois, faute de grand froid. Ce manteau épais qu’on a acheté l’année dernière, ces boots, ces écharpes, cette doudoune Uniqlo qu’on a commandée à des amis. On est d’ailleurs toujours plus élégant en hiver.
L’hiver, ce sont des réunions familiales ou amicales autour d’un sobia. Les marrons qu’on grille à l’intérieur. Les marrons qui n’étaient pas là en mai, qu’on intègre dans nos plats ou qu’on transforme en Mont-Blanc. Le Mont-Blanc qu’on ne mange que pendant une dizaine de jours, tout comme cette galette des rois en frangipane.
L’hiver, c’est nous, blottis sous un grand plaid tricoté par une tante qu’on aime. Blottis sur un canapé, végétant devant la télé, sans aucune culpabilité. Parce qu’il pleut et que le ciel bleu ne nous fait pas de l’œil en nous disant qu’il fait meilleur dehors. Ce sont des après-midi où on joue au tarnib, au 14, au Monopoly en buvant du vin chaud. Ou un sahlab. Ou un chocolat chaud. L’hiver, ce sont les dîners-raclette qui font que l’on pue, qu’on sent ce fromage couler comme du béton dans notre ventre. Mais qu’est-ce que c’est bon. Fondue bourguignonne, fondue savoyarde, où les morceaux de pain se noient au fond de la marmite alors qu’il neige. C’est beau, la neige, les petits et leurs boules, les gamins et leurs bonshommes bancals. Il y a le ski aussi, le snowboard et tous les sports de glisse. Le nez cramé à cause du soleil et la légende. Pouvoir skier et nager le même jour.
C’est beau, l’hiver, où les familles se retrouvent, s’embrassent, s’engueulent. Se posent devant un sapin décoré de mille lumières et de boules clinquantes. Où les collègues font Secret Santa au bureau en riant des trouvailles des uns et des autres. Ce Secret Santa qu’on peut appliquer entre amis. Où les amis se transforment en familles de cœur, et où elles organisent des après-midi pour que tous les enfants se retrouvent. C’est beau, l’hiver, parce qu’il fait froid et que le froid nous fait du bien, nous revigore. La chaleur ne nous accable plus. Elle a laissé la place à la chaleur des autres. Même si la nervosité est ambiante, les autres sont là. Peut-être parce qu’il subsiste un soupçon de cette magie qu’on regrette souvent, tant la fête est devenue commerciale. Les gens sont plus à même de laisser jaillir leur générosité. Ils pardonnent, se font pardonner. Disent aux autres qu’ils les aiment. Ce qu’on ne fait malheureusement pas assez souvent. Ils se retrouvent dans des soirées qui finalement se sont avérées plus réussies que prévues, et croisent des personnes qu’ils n’avaient pas vues depuis longtemps. C’est sympa de retomber sur des têtes un an plus tard. D’avoir de leurs nouvelles, de renouer parfois un contact perdu et d’organiser un déjeuner. C’est sympa de se croiser dans un magasin de jouets et de partager ses inquiétudes quant à la non-trouvaille pour ses gamins.
C’est beau, l’hiver, parce que malgré tout et tous, les enfants ont des étoiles dans les yeux et que leurs vacances sont un peu les nôtres.

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Pareillement – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 5 décembre 2015

Je déteste le mois de décembre, Noël, les fêtes de fin d’année, le Nouvel An. Je les déteste parce que, sans aucune spontanéité, nous sommes obligés d’offrir des cadeaux (souvent impersonnels) à des prix totalement injustifiés et qu’à peine janvier entamé, les poches sont vides et l’obligation de vendre un rein pour avoir un peu de fric se fait de plus en plus pressante. Je déteste Noël parce que la frénésie des conducteurs et leur agressivité atteignent leur paroxysme. Et parce qu’honnêtement, Jordy, Mariah Carey, Wham et consorts, c’est vraiment insoutenable.
Les cadeaux, on devrait pouvoir les offrir quand on veut. Un 10 mars par exemple ou un 23 juillet. Parce qu’un cadeau, ça vient du cœur, pas d’un portefeuille. Parce que les enfants sont assez gâtés comme ça. Parce que quand on n’a pas d’idées, on finit par acheter n’importe quoi. Un pull trop petit, une énième écharpe, un livre pour table basse, une boîte de Playmobils, un porte-monnaie qu’on finira par fourrer au fond d’un tiroir, un parfum qui ne nous va pas ou un airboard hors de prix qui fait prendre des risques aux gamins et qu’on ne peut « conduire » que dans un parking vide, ça n’a aucun sens. Ça fait wejbet et ce n’est pas beau. Un cadeau, c’est un geste. Une pensée, quelque chose qui fait plaisir. Ce n’est pas une surenchère, un à qui mieux-mieux du montant dépensé. Bcharafkon.
Je déteste les fêtes parce que la plupart du temps, c’est triste. Que ça rappelle à notre bon/mauvais souvenir les absents. Ceux qui ne seront plus dans les photos de famille. Parce que les familles éclatent aussi et qu’on finit par s’engueuler sur le sempiternel « avec qui va-t-on réveillonner ? » Ceux-là ne parlent pas à ceux-là, celui-là déteste celle-là. Bonjour l’ambiance. Même quand on est encore en couple, c’est la même bataille. Chez mes parents le soir, les tiens le lendemain. Une dinde ou un chapon ? Du foie gras d’oie ou de canard ? Alors que d’autres n’ont rien à se mettre sous la dent. C’est triste parce que ça nous renvoie dans la gueule la souffrance et la pauvreté des autres. Parce qu’on s’achète une bonne conscience une fois par an en courant les ventes caritatives et qu’on oublie tout ça le reste de l’année. Vous me direz, mais Noël, ce sont les enfants, les sourires, les guirlandes qui brillent, les réunions familiales. Oui. Pour ceux qui aiment ça. Mais force est de constater qu’on entend plus fréquemment des « j’aime pas cette période de l’année » que « youpi, c’est la fête ». On nous rabâche les oreilles avec des « encore une soirée ! », « j’ai rien à me mettre ». Bcharafkon.
Bcharafkon, y a pire. Y a vraiment pire que de ne pas trouver la tenue adéquate pour une soirée où on sait pertinemment qu’on risque de s’ennuyer. C’est pour ça que je n’aime pas Noël, parce que la sincérité a laissé la place à la superficialité. Parce que toute la symbolique de cet instant a disparu sous des montagnes de papiers cadeaux et de SMS de pubs pour passer le réveillon dans des endroits dont on n’a jamais entendu parler. Que l’on est tellement occupés à essayer de zapper les mille et une expos où l’on va se sentir obligés d’acheter un truc moche à un prix plutôt moche aussi, tellement occupés à rouspéter, à se taper des goûters de Noël, des soirées entre les deux fêtes, qu’on finira par ne plus voir les gens qu’on aime, faute de temps. Je déteste les fêtes parce que cette année, on a le moral en berne et que le manque d’argent nous stressera. Je déteste les fêtes parce que ça y est, le « tu fais quoi au Nouvel An » arrive à grand pas et que, bcharafkon, Abba aux 12 coups de minuit, c’est tout simplement pas possible. Il ne reste plus qu’à attendre le 4 janvier pour que les choses se remettent à leur place.

Aftermath – Médéa Azouri, L’orient-Le Jour, samedi 28 novembre 2015

Jongler avec la tristesse et la résignation est devenu pour nous un exercice quotidien. Après des semaines de colère, on a comme l’impression que l’affaire des poubelles ne fait plus partie de nos préoccupations. La situation mondiale, cette immense partie de Risk où nous sommes tapis dans un coin du tout petit État que nous sommes, est devenue (malheureusement) notre sujet principal de conversations. Normal. World War III, Monopoly géant où on a définitivement perdu la rue de la Paix, partie d’échecs où bien évidemment nous sommes les pions des fous ? Probablement un peu de chaque. Sujet principal avec une question subsidiaire (sans aucun prix à la clé) : rester ou partir ? Mais partir où ? En Nouvelle-Zélande peut-être. Sur Mars puisqu’il semblerait qu’il y ait de la vie. Ce serait intéressant d’arrêter la terre pour en descendre et se mettre en orbite. Parce que Bourj el-Brajneh, Paris, Saint-Denis, Bamako, Cameroun, Tunis, sans parler de l’Irak, la Syrie, le Yémen, les avions russes, et toutes les menaces qui pèsent sur les autres pays, ça brûle partout. Et on le sait pertinemment, ça ne va plus s’arrêter.
Nous, ici, on prépare fébrilement Noël et les fêtes de fin d’année. Nous, et les autres. Paris est triste. Les Parisiens sont tristes. Les Parisiens ont peur. Les Français ont peur. Nous, on ne sait quasiment plus ce que c’est. C’est ce qu’on appelle la résilience. Nous sommes tellement traumatisés qu’on ne sent plus rien. Comme un vide intersidéral. À Paris, le vide est terrifiant. Les rues deviennent fantômes une fois la nuit tombée, les transports en commun ne sont plus aussi bondés, les restaurants touristiques sont délaissés par les étrangers qui n’ont plus envie de venir se prélasser sur les terrasses de Montmartre ou de Saint-Germain-des-Prés. Les chauffeurs d’Uber aux noms arabes voient leurs courses annulées, parce qu’un Hakim, un Ahmed ou un Brahim, ça ne laisse rien présager de rassurant pour les Parisiens. Nous en sommes arrivés là. Vandalisme dans des mosquées, haine raciste montant en flèche, tolérance ground zero. Le pays des droits de l’homme, de la liberté de pensée. Les seules discussions restantes se font autour des «événements» du 13 novembre. Les événements… Nous connaissons bien ce terme qu’on a souvent utilisé pour décrire la guerre, la guerre civile ou la guerre fratricide qui ont fini de nous achever. Ces guerres qui ne font pas partie de nos livres d’histoire. D’ailleurs que diront les livres d’histoire du monde dans 20, 30 ans ? Que relateront-ils ? Raconteront-ils le paroxysme de la bêtise humaine ? De la sauvagerie humaine ? De l’ignorance des factions terroristes, de leur aveuglement ? Que diront les livres à propos des massacres en Syrie, au Congo, des épurations ? De la destruction du patrimoine de l’humanité? Que c’était une question de pétrole, de gaz, de stratégie, de ventes d’armes, de lobbys?
Que diront nos livres d’histoire dans quelques années? Qu’à force de se sucrer sur les dos du peuple, les hommes politiques libanais ont sucé jusqu’à la dernière goutte de moelle de l’épine dorsale du Liban. Tellement sucé que le pays est devenu un pantin désarticulé entre les mains d’on ne sait qui. Parleront-ils de la catastrophe sanitaire où nous sommes plongés? De la viande avariée, de la mer polluée? Et j’en passe. Paris brûle-t-il? Paris restera une fête comme l’a si bien dit Hemingway. Nous, il nous reste à espérer que Beyrouth renaîtra de ses cendres, comme elle a toujours su si bien le faire.

La non-demande d’indépendance – Médéa Azouri, L’orient-Le Jour, samedi 14 novembre 2015

22 novembre 1943. Après des mois de tractations, le Liban devient indépendant. Fini le mandat français. Finies ces « 23 années françaises ». Ça y est, il y a 72 ans, le Liban devenait autonome. Un grand garçon. Le Liban tel qu’on connaît ses frontières depuis 1920, le Liban libre, indépendant et souverain, est septuagénaire. De nos jours, à 70 ans, on est plein de vie et plein d’entrain. En superforme. Ce n’est pas le cas pour notre pays qui ressemble plus à un vieux croulant amnésique qu’à De Niro, Pacino, Jack Nicholson, Morgan Freeman ou Clint Eastwood, fringants beaux gosses qui allient avec grâce histoire et modernité.
Le Liban, lui, est (in)dépendant de ses politiques, de ses voisins et des autres pays du monde. Et il aurait mieux fallu, pour nous, dépendre encore de la France. Avouez-le, quand on voit le gouffre abyssal dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui et dont on n’est pas prêt de sortir (soyons lucides), on se demande si nos prédécesseurs n’ont pas pris la mauvaise décision. On aurait dû rester sous mandat. Surtout que nous n’étions pas une colonie, mais sous tutelle. Et un tuteur, que ce soit au niveau de l’enseignement ou pour permettre à nos tiges de rester droites, on en a (eu) sacrément besoin. Où serions-nous aujourd’hui, en 2015, si nous avions gardé le drapeau bleu blanc rouge cèdre ? Comment aurions-nous vécu ?
Allez, on peut rêver un peu. « Triper » beaucoup même.
Si nous étions restés « français », on aurait peut-être été un département. Le 102e. C’est sympa le numéro 102. Bon OK, le 92 aurait été plus approprié. On aurait pu être aussi un arrondissement. Le 21e. Quoi que les Libanais auraient préféré être le 16e. On aurait voté aux municipales, aux législatives, à la présidentielle. Et, au moins, on aurait voté. Les Libanais (et pas seulement les maronites) auraient pu se présenter aux présidentielles, et ils auraient foutu un sacré bordel. Comme par exemple faire un mashup des deux hymnes nationaux, ou, malgré les 35 heures, proposer le même nombre de jours fériés que maintenant. Et yalla, les deux Pâques, Adha, l’Eid, Noël arménien, etc.
Bon, niveau administratif, ce serait exactement la même chose, puisque nous avons hérité du système français. Glande des fonctionnaires, la corruption en plus. Notre devise aurait été l’euro. Plus de calcul mental à multiplier les dollars par 1 500. On ne se serait pas emmerdé avec deux monnaies et on n’aurait pas eu la dévaluation. Non, ça aurait été plus simple : 1 euro L’Orient-Le Jour, 2 euros le valet parking, 3 euros la man’ouché, 4 euros un magazine. On aurait tous été français. Plus de queue au TLS ou de bahdalé pour avoir son visa Schengen. Et puis, on aurait eu un « État » laïc. Le pied. Les Libanaises auraient donné leur(s) nationalité(s) à leurs enfants. Les deux quoi. Elles auraient été tutrices légales de leurs gamins et auraient pu leur ouvrir un compte en banque. La plupart des écoles et des facs auraient été gratuites. Trainstation à Mar Mikhaël aurait été une vraie station de train et pas un bar. On aurait gardé le tramway, aurait eu l’électricité, l’eau courante et l’eau potable, un réseau cellulaire pas cher où Orange, Alfa, SFR et MTC se battraient en duel pour offrir des packages de malade avec Internet illimité pour la maison. Évidemment, on aurait eu un ramassage des poubelles, hein. On aurait eu la Sécurité sociale et on n’aurait plus supplié les hôpitaux de rentrer aux urgences avant l’accord des assurances. On aurait eu une adresse postale pour commander sans taxes douanières des trucs sur ebay ou net-à-porter. On aurait eu des vrais trottoirs, des gendarmes, un code de la route, une mer non polluée, des politiciens qu’on aurait arrêté pour avoir fraudé. On aurait eu des équipes de foot, le Beyrouth St-Germain avec un coq sur un cèdre estampillant le maillot, le FC Tripoli ou Saïda United.
On aurait eu plein de trucs. On aurait.

Minority report – Médéa Azouri, L’Orient)Le Jour, samedi 7 novembre 2015

C’est vrai qu’on connaît Feyrouz, Sabah, Ragheb Alameh, Haïfa, bien évidemment, Nancy Ajram, Wadih el-Safi et certains autres. On a parfois la nostalgie de Abdel Wahab, Abdel Halim, Asmahan, Sabah Fakhri. On se rappelle des films, de Tahia Carioca et d’une époque. Ça c’était le Liban, l’Orient. Ça, les Libanais connaissent bien. Mais quand il s’agit de Farès Karam, Cyrine Abdelnour, Waël Jassar, Diana Haddad ou Madeline Mattar, là, ça se complique. Dès qu’on entre dans certaines régions. Qu’on se dirige vers le Nord ou vers le Sud, vers le Chouf ou la Békaa, on tombe sur ces portraits placardés de part et d’autre de l’autostrade. Pas de façon anarchique comme ceux des députés indécrottables lors des campagnes. Non, en grand, sur Unipole, sur le haut d’un immeuble. Les campagnes publicitaires de marques de luxe, de lofts à 1 million de dollars, de packages pour une croisière dans les fjords ont laissé place à des réclames pour des jeans dont on n’a jamais entendu parler, des restos où on n’a jamais été et des instituts de beauté qui préconisent le lifting des lèvres vaginales. Une fois passé le tunnel, une fois arrivés dans le 09 ou le 07, on se demande: Who the f*** sont ces gens? Qui achèterait des chaussures pareilles? C’est quoi ce casino fouwar je ne sais quoi? Avec cette espèce de snobisme qu’on manie si bien. Dérangés probablement par ce choc culturel, cette scission entre deux mondes, ou trois. Ébahis, voire heurtés par la vulgarité des invités de certaines émissions de la télévision locale. Abasourdis par ces sourcils tatoués en oblique, ces seins beaucoup trop grands, ces lèvres beaucoup trop ourlées et ces yeux beaucoup trop bleus pour être vrais. Et de conclure par un condescendant: ah ces
Libanais.
Ces Libanais… Comme si nous n’en étions pas. Comme si nous avions une quelconque supériorité sur le reste des gens. Mais nous n’en sommes pas. Les Libanais, c’est eux. C’est eux à 95%. C’est eux l’essence même du peuple, de la nation. Ce sont eux qui vivent la vraie culture libanaise. Qui l’incarnent. C’est nous la minorité. Les francophones et anglophones qui n’utilisent que très peu le «dialecte» local, qui ne regardent le JT de 20h que lorsque ça barde un peu et qui se sentent plus concernés par les actualités françaises de 21 heures, les grèves des contrôleurs, les résultats des élections municipales dans le Gers, les faits d’hiver dans le Neuf Trois et les émissions dominicales de Michel Drucker. Qui préfèrent mater Oprah au lieu de Marcel Ghanem, qui connaissent par cœur Ellen Degeneres, Jimmy Kimmel, John Stewart mais ne savent pas forcément qui est Adel Karam.
Et qui trouvent follement folklorique et rustique ces déjeuners à 15$ dans le jurd. C’est nous la minorité, cette minorité qui n’a rien compris et qui vit en décalage. Qui pense qu’elle n’est pas totalement arabe, pas totalement occidentale et qui n’arrive pas à trouver sa place tant son désir d’appartenance ne ressemble plus à rien. Cette minorité parle des autres en disant « les Libanais ». Rouspètent des «mech ma32oul l’lebneniyés» comme s’ils n’étaient pas concernés, alors qu’ils parlent d’eux-mêmes à la troisième personne. C’est le syndrome Alain Delon. Sauf quand il s’agit de crâner en parlant d’Ibrahim Maalouf, de Carlos Ghosn, de Slim, de Mika ou de Shakira. Là, c’est «nehna l’lebneniyés». Ce n’est pas de mémoire sélective dont il s’agit, mais d’appartenance sélective. Faut pas se demander pourquoi tout le monde part en vrille. Pourquoi le pays est à la fois schizophrène et bipolaire. D’ailleurs, who the f*** is Darine Hadchiti?

Tout d’un coup, un inconnu vous offre des fleurs – Médéa Azouri, L’orient-Le Jour, samedi 31 octobre 2015

Autour de nous, il y a eux, il y a elles. Ceux que l’on connaît trop bien, ceux que l’on connaît moins. Il y a ceux qu’on croit connaître. Et ceux qu’on connaissait déjà, avant même de les rencontrer. Ces gens-là sont les acteurs de notre vie. Nos amis, notre famille, nos amours, nos ex, nos collègues, des connaissances. Ces gens-là vont, viennent. Avec leurs joies, leurs peines, leurs angoisses, leurs galères. Ils nous donnent, reprennent, nous font du bien, nous veulent du mal. Et parfois, ces gens-là (nous) surprennent. Parce que ce sont souvent ceux dont on attend le moins qu’on reçoit le plus. Sans aucune raison, sans rien demander en échange. Gratuitement, spontanément. Comme un cadeau. À se demander s’il n’y a pas un coup fourré quelque part. Si le cadeau n’est pas empoisonné. S’il n’y aurait pas une quelconque demande planquée derrière ce geste.
Non. Parfois, les gens vous offrent le meilleur. Comme ça. Tout simplement. Ils vous rendent service, vous tendent la main, vous présentent quelqu’un. C’est comme s’il y avait un lien particulier qui nous unissait à eux, un lien invisible et insoupçonné. Voilà. Il y a des gens qu’on aime dès le premier regard, sans savoir ni expliquer pourquoi. Qu’on aime sans (se) poser de questions. À qui on fait confiance sans aucune crainte. Limite, on pourrait croire à la réincarnation, au On se connaissait dans une autre vie ? Cette vie qu’on leur raconte tout de suite, sans tabou. Cette vie où ils entrent par la grande porte pour ne plus en sortir. Même si on le voit pas assez souvent ou pas assez.
Pourtant, c’est comme si ces mois ou ces années d’absence n’avaient jamais existé. Comme si ces retrouvailles n’en étaient pas. Comme si on s’était parlé ou vu la veille. Viens dîner à la maison. De quoi as-tu besoin ? Viens, je t’emmène. Viens chez moi. On peut ne pas s’être parlé pendant deux ans, pas écrit pendant 20 ans, ne plus savoir grand-chose sur l’autre à part quelques photos postées ici et là sur les réseaux sociaux, il y a quelque chose de magique qui se produit parfois, souvent. Comme si ces décennies où on ne se connaissait pas, où on a disparu, n’avaient pas compté. Tout à coup, une rencontre bouleverse votre vie. Une rencontre qui changera votre conception de l’amitié, de l’amour. Chamboulera vos idées reçues. Mettra le désordre dans votre quotidien. Une rencontre qui en un mot vous transformera. Qui vous fera changer de cap, aiguiller le train dans une autre direction. Vous fera découvrir des Tout à coup, un inconnu vous offre des fleurs. C’est un peu ça. Comme cette pub totalement désuète des années 80 pour un déodorant qui n’existe plus. Tout à coup, un inconnu bouscule votre vie. Un inconnu de passage ou un inconnu qui se fera mieux connaître. Un inconnu aux entrevues sporadiques, un inconnu éternellement inconnu, éternellement là. Une discussion entre deux copains de lycée. Un appel, un message, un dîner, une possibilité d’ouverture. Une fin de soirée dans le froid parisien, l’attente trop longue d’un taxi et le déballage des vies. Il est souvent plus facile de se raconter à quelqu’un qui ne nous connaît pas. Pas un psy, quelqu’un qui ne nous connaît vraiment pas. On met à plat sur la banquette arrière ses chagrins, ses histoires, ses secrets.
Et cet(te) inconnu(e) disparaîtra ou pas. Restera ou pas. Et quelle que soit la suite de cette rencontre, qu’elle soit simple, atypique, l’histoire d’un instant, de moments, celle d’une vie, il y aura eu ces inconnu(e)s. Ces inconnu(e)s qui se retrouvent dans une même voiture, chantant à tue-tête et qui, sans le vouloir, grâce à d’autres rencontres, à d’autres inconnus… viennent de fonder une famille.

J’ai passé l’âge – Médéa Azouri,L’Orient-Le Jour, samedi 17 octobre 2015

Quand on grandit, on laisse derrière nous un tas de choses. L’insouciance, la naïveté, la fraîcheur. Quand on devient adulte, on se plie plus souvent aux exigences des autres, à celles de la vie. On perd beaucoup une fois adultes. Nos rêves d’enfants ne sont plus que de vieilles chimères. Même si on est frappé par le syndrome de Peter Pan, qu’on cite Le Petit Prince à chaque conversation, on sait pertinemment que certains de nos vœux se sont éteints. C’est dur de grandir, de prendre de la bouteille.
Sauf que vieillir n’a pas que des inconvénients.
Dans ce passage à l’âge adulte, souvent poli par l’amour et les épreuves, on sait plus facilement dire non. Pas s’opposer, comme quand on était petit. Pas comme quand on était ado. Un non plus mûr, un non plus mature. Un : « J’ai passé l’âge… » C’est-à-dire, tout ce que j’ai accepté avant, ce qu’on m’a imposé avant, je suis en âge de le refuser. Déjà, refuser ce qui se passe dans le pays en écrivant, en manifestant, en se moquant. Et, donc, ne plus me taire. Je ne sais pas si ça servira à quelque chose, si ça améliorera les choses, mais au moins je l’aurais fait.
J’ai passé l’âge de me préoccuper de ce que les autres pensent de moi. De ma vie, de mes choix, de mes orientations sexuelles. Je ne chercherai plus à séduire dans la cour de récréation. Je n’ai plus honte du désordre. Chez moi, dans mes affaires, sur mon bureau. Je n’ai plus à ranger ma chambre en ayant peur de me faire engueuler. Dans ce bordel, je suis bien, et je compte bien y rester. Je n’accumule plus de choses dont je n’ai pas besoin. Je ne collectionne plus les petits trucs qui me raccrochent à mon passé.
J’ai passé l’âge de me laisser aller à la nostalgie, parce que c’est demain mais surtout aujourd’hui qui m’intéresse. Ces petits plaisirs qui ne seront plus jamais coupables. J’assume mes goûts et mes envies. Manger du Nutella à 4 heures du matin, regarder une série pendant tout un week-end. Je ne me sens plus coupable d’aimer des chansons pourries parce que je n’ai plus peur qu’on me taxe de has-been ou de démodé(e). J’ai passé l’âge de trouver des excuses aux gens. D’essayer de comprendre pourquoi ils agissent comme ça. De chercher dans leur passé les raisons de leurs névroses. Ces névroses qui les rendent agressifs ou haineux, envieux ou insécurisés. Ça, c’est fini aussi. Fini aussi le temps où j’acceptais les caprices des hommes/femmes de ma vie. Ces parenthèses qui me gonflent avec leurs peurs et leurs craintes. Ces femmes cupides et vénales. Ces hommes qui ont peur de l’engagement, de l’exclusivité. Passé l’âge des jeux amoureux ou amicaux. Des punitions infligées quand on ne fait pas ce qui plaît aux autres.
Et surtout, j’ai passé l’âge de faire ce que je n’ai pas envie de faire. Aller à un dîner qui me gonfle, à séyir des gens qui ne m’importent pas, à faire des efforts avec des collègues que je n’apprécie pas, à faire un boulot que je n’aime pas et bosser pour un patron que je ne respecte pas. J’ai passé l’âge de fréquenter des gens que je n’aime pas. Avec qui je ne partage rien, avec qui je n’ai aucun centre d’intérêt commun, aucun goût en commun. J’ai fait le ménage dans mes rencontres malgré le désordre dans lequel je vis. Le tri de ce qui me convient ou pas. De ce que j’ai envie ou pas.
Je ne me sens plus obligé(e) de rien. Et qu’est-ce que ça fait du bien. Qu’est-ce que ça fait du bien d’avoir grandi et de ne plus avoir à me cacher dans le préau de l’école parce que j’ai des lunettes trop grandes ou de mauvaises notes en maths.