Échangistes – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 10 octobre 2015

Un sac bleu, un jaune, un rouge. Un noir. Un grand noir. À recycler. À recycler comme tout le reste. Comme le plastique, le verre, le papier, le métal et autres matériaux. La grande vague du recyclage a déferlé sur le territoire libanais. Et les Libanais n’ont pas compris grand-chose. Surtout que dans la plupart des cas, le tri méticuleux effectué par le citoyen finit à la poubelle. Au sens propre comme au figuré. Tous ensemble. Vous triez, on s’en fout. Ça ne valait pas la peine d’essayer de comprendre.
Pourtant les Libanais, le recyclage, ça les connaît. Bien avant la crise, bien avant la sensibilisation. En fait les Libanais sont les rois du recyclage. Ça fait bien longtemps qu’ils ont adopté le concept. Rien ne se perd. Tout se transmet, se refile, se donne, se prête. Les mecs, les femmes, les chefs, les PT, les diététiciennes. La palme revenant au recyclage de mecs. Là, ce sont les bons points assurés, le prix d’excellence de la récupération. On connaît le ratio : 7 femmes pour 1 homme, donc la probabilité de se taper le même mec, de fricoter avec l’ex de sa cousine, de s’amuser avec le mari de sa voisine, est grande. On n’y peut rien. D’un côté (celui des hommes), ça fait tableau de chasse où se suivent conquêtes d’un soir, maîtresses officielles et petites amies officieuses. Don Juan émérite, grand séducteur devant l’éternel. De l’autre (celui des séduites), ça fait plutôt plat réchauffé, second hand, comparing notes. Et franchement, quand on connaît les langues de couleuvre, ça peut faire mal. Très mal. « Il t’a dit ça ? Moi aussi. Il t’a fait son cinéma ? Moi aussi, etc., etc., etc. » Et ce n’est pas tous les jours très rose. Ça ne fait jamais plaisir de voir son ex dans les bras de sa copine. Et vice versa. Parce que les femmes font la même chose. Le nombre d’hommes qui ont eu la même femme est plus important que la soi-disant bonne société pourrait le penser. Mais là, ça ne passe pas. Comme toujours. Ça ne fait jamais plaisir de voir sa jeune épouse dans les draps de son avocat d’ami. Parce que dans le domaine conjugal, les Libanais font très fort. Et pas seulement dans les microcosmes de la haute. Dans toutes les classes sociales, c’est la même chose. On cocufie généralement sa moitié avec l’amie de la femme, le mari de sa copine et inversement. Ça fait benne à ordure commune. Comme un grand centre de ramassage situé sur la place du village. Puisque 120 fois sur 100, tout le monde est au courant.
Ah, nous sommes déjà doués pour vivre en vase clos, mais nous le sommes encore plus quand il s’agit de vases communicants. Des vases où coulent de jolis fluides. Le même personal trainer (comme ça, on est certain de connaître l’endurance de l’autre), la même diététicienne (comme ça, on est sûr de savoir le poids de l’autre), le même chirurgien plastique (comme ça, on est assuré d’apprendre le nombre d’interventions qu’a fait l’autre), le même chef pour son dîner, comme ça on proposera (ou pas) le même menu. Après ça, faudra arrêter de nous dire qu’on ne sait pas communiquer les uns avec les autres. On aime tellement les échanges, que même au niveau politique, on a vu plusieurs partis refiler un de leurs membres au parti adverse.
Mais là, ce n’est plus un prix d’excellence qu’il faudrait nous décerner, c’est carrément la Palme d’or de l’échangisme.

Anges et connards – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 3 octobre 2015

Petit(e)s, on s’est coltiné les contes de fées et les aventures de chevalier. Les princes sur pur-sang blanc, les princesses pures. Les gentils et les méchants. Et ces histoires d’amour entre un palefrenier et une reine, un prince et une souillon. Du Barbara Cartland pour moins de 10 ans. On nous a raconté des histoires. Au sens propre et surtout au sens figuré. Non, les dragons n’existent pas, les fées non plus. Eh non, ils ne vécurent pas heureux bla-bla-bla. On oublie Perrault, Grimm, Handersen et autre Walt Disney. On referme ces bouquins à deux balles qui ont leurré des générations de petites filles. Petites filles à qui on pardonne leur naïveté. À 7 ans, on a envie d’y croire.
Par contre, à 23, 31, 40, 52, faudrait arrêter. Arrêter de croire aux comédies romantiques. Ces espèces de films qui nous mettent le nez dans la bouse au premier rendez-vous raté. Même les mecs s’y font prendre. Faut pas croire que seules les jeunes filles en fleur et les femmes en bourgeon ont le monopole de la larme facile quand il la quitte, la retrouve, s’excuse, l’épouse. Les mâles aussi reniflent. Mais eux, ils se mouchent en cachette. Vingt ans après les foutaises de chevaliers, de boucliers, de sauveurs du monde, c’est reparti pour un tour de passe-passe. Les rom com, les romantic comedies (comme on dit chez eux) ont réussi leur coup : nous achever. Parce que non, ça ne se passe pas comme dans les films. On ne s’embrasse pas sous une pluie diluvienne, on ne prend pas tous les jours des bains à deux à la lueur des bougies et une flûte de champagne à la main avant de finir allongés sur un lit de pétales de roses. Ça peut arriver, mais genre une fois. Et encore. On ne se marie pas forcément avec la connasse de chez Smith qui nous a exaspérés des années durant. Les connasses ne deviennent pas des anges. Les connards non plus. Le salaud qui papillonne, séduit à tout va, se tape tout ce qui bouge, ne se transformera pas en prince charmant une fois l’hiver venu. Même Pierre Choderlos de Laclos a voulu nous faire avaler la rédemption de Valmont. Oui… mais non. Sans parler de Casanova amoureux. Dans la vraie vie, ça ne se passe pas vraiment de la même façon. À la fin, le gars qui se rend compte qu’il est amoureux, qu’il risque de perdre la femme de sa vie, ne court pas. Non. Il ne contourne pas tout le pâté de maisons, parce qu’à Beyrouth, déjà, faut s’accrocher pour trouver un trottoir, ensuite parce qu’il préférera envoyer un whatsApp ou, au max, passer un coup de fil. On évite de croire aussi que comme dans les films, on continue à s’envoyer en l’air sur le tapis devant la cheminée à Faraya, après 20 ans de mariage. Sauf si c’est avec son amant.
Non, un riche homme d’affaires ne tombe pas amoureux d’une putain et ne l’envoie pas faire un shopping démesuré à Beirut Souks, pour braver ensuite tous les interdits. Et si ça arrive, parce que des femmes vénales, il y en a des masses au Liban, généralement ledit homme d’affaires est loin de ressembler à Richard Gere. On est plutôt dans le style Dany de Vito. C’est comme cette star de cinéma américaine qui craque pour ce petit libraire de Notting Hill. Ils le filent où maintenant, leur parfait amour ? Tout comme Cameron Diaz et Jude Law. Tiens, encore un duo anglo-américain. L’Anglais, il n’a pas très envie de venir croupir dans l’odeur des poubelles à Broummana pour les beaux yeux d’une hôtesse de l’air libanaise.
Ah et last but not least, il faut arrêter de nous bassiner les oreilles avec les When Harry Met Sally et autres bêtises sur les fuck buddies. Si l’idéal était de se caser avec son meilleur ami, toutes les femmes le feraient. Enfin, quand le meilleur ami n’est pas gay. Et ce genre de relation finit rarement en grande histoire d’amour après 20 ans d’amitié.
C’est grave de mentir sur l’amour. Que ce soit au cinéma ou dans les magazines. Parce que non, il n’y a pas sept astuces pour retrouver son ex ou pour conquérir un pervers narcissique. Aujourd’hui, le meilleur film qu’on peut proposer aux jeunes filles en fleur et aux jeunes garçons à cheval, c’est Tinder. Et tout le monde n’est pas Amal Alameddine.

Anges et connards

UN PEU PLUS
03/10/2015

Petit(e)s, on s’est coltiné les contes de fées et les aventures de chevalier. Les princes sur pur-sang blanc, les princesses pures. Les gentils et les méchants. Et ces histoires d’amour entre un palefrenier et une reine, un prince et une souillon. Du Barbara Cartland pour moins de 10 ans. On nous a raconté des histoires. Au sens propre et surtout au sens figuré. Non, les dragons n’existent pas, les fées non plus. Eh non, ils ne vécurent pas heureux bla-bla-bla. On oublie Perrault, Grimm, Handersen et autre Walt Disney. On referme ces bouquins à deux balles qui ont leurré des générations de petites filles. Petites filles à qui on pardonne leur naïveté. À 7 ans, on a envie d’y croire.
Par contre, à 23, 31, 40, 52, faudrait arrêter. Arrêter de croire aux comédies romantiques. Ces espèces de films qui nous mettent le nez dans la bouse au premier rendez-vous raté. Même les mecs s’y font prendre. Faut pas croire que seules les jeunes filles en fleur et les femmes en bourgeon ont le monopole de la larme facile quand il la quitte, la retrouve, s’excuse, l’épouse. Les mâles aussi reniflent. Mais eux, ils se mouchent en cachette. Vingt ans après les foutaises de chevaliers, de boucliers, de sauveurs du monde, c’est reparti pour un tour de passe-passe. Les rom com, les romantic comedies (comme on dit chez eux) ont réussi leur coup : nous achever. Parce que non, ça ne se passe pas comme dans les films. On ne s’embrasse pas sous une pluie diluvienne, on ne prend pas tous les jours des bains à deux à la lueur des bougies et une flûte de champagne à la main avant de finir allongés sur un lit de pétales de roses. Ça peut arriver, mais genre une fois. Et encore. On ne se marie pas forcément avec la connasse de chez Smith qui nous a exaspérés des années durant. Les connasses ne deviennent pas des anges. Les connards non plus. Le salaud qui papillonne, séduit à tout va, se tape tout ce qui bouge, ne se transformera pas en prince charmant une fois l’hiver venu. Même Pierre Choderlos de Laclos a voulu nous faire avaler la rédemption de Valmont. Oui… mais non. Sans parler de Casanova amoureux. Dans la vraie vie, ça ne se passe pas vraiment de la même façon. À la fin, le gars qui se rend compte qu’il est amoureux, qu’il risque de perdre la femme de sa vie, ne court pas. Non. Il ne contourne pas tout le pâté de maisons, parce qu’à Beyrouth, déjà, faut s’accrocher pour trouver un trottoir, ensuite parce qu’il préférera envoyer un whatsApp ou, au max, passer un coup de fil. On évite de croire aussi que comme dans les films, on continue à s’envoyer en l’air sur le tapis devant la cheminée à Faraya, après 20 ans de mariage. Sauf si c’est avec son amant.
Non, un riche homme d’affaires ne tombe pas amoureux d’une putain et ne l’envoie pas faire un shopping démesuré à Beirut Souks, pour braver ensuite tous les interdits. Et si ça arrive, parce que des femmes vénales, il y en a des masses au Liban, généralement ledit homme d’affaires est loin de ressembler à Richard Gere. On est plutôt dans le style Dany de Vito. C’est comme cette star de cinéma américaine qui craque pour ce petit libraire de Notting Hill. Ils le filent où maintenant, leur parfait amour ? Tout comme Cameron Diaz et Jude Law. Tiens, encore un duo anglo-américain. L’Anglais, il n’a pas très envie de venir croupir dans l’odeur des poubelles à Broummana pour les beaux yeux d’une hôtesse de l’air libanaise.
Ah et last but not least, il faut arrêter de nous bassiner les oreilles avec les When Harry Met Sally et autres bêtises sur les fuck buddies. Si l’idéal était de se caser avec son meilleur ami, toutes les femmes le feraient. Enfin, quand le meilleur ami n’est pas gay. Et ce genre de relation finit rarement en grande histoire d’amour après 20 ans d’amitié.
C’est grave de mentir sur l’amour. Que ce soit au cinéma ou dans les magazines. Parce que non, il n’y a pas sept astuces pour retrouver son ex ou pour conquérir un pervers narcissique. Aujourd’hui, le meilleur film qu’on peut proposer aux jeunes filles en fleur et aux jeunes garçons à cheval, c’est Tinder. Et tout le monde n’est pas Amal Alameddine.

Il suffira d’un signe – Médéa Azouri, l’Orient-Le Jour, samedi 19 septembre 2015

Le hasard… Est-ce bien Dieu qui se promène incognito ? Est-ce que dans les événements qui parsèment le chemin de notre vie, il y aurait quelque chose de dissimulé ? Un signe ? Un message ? Comme ces vinyles qu’on écoutait à l’envers pour découvrir le sens caché d’une chanson. Il y a sûrement quelque chose qui se trame dans les coulisses sans qu’on en ait la moindre idée. Une sorte de scène parallèle, d’acte parallèle, de pièce parallèle. Comme si les dés étaient jetés, peut-être pipés, et que nous n’étions uniquement que les saltimbanques, (re)tenus par des ficelles comme des pantins désarticulés, de ce théâtre qu’est notre vie. Bon, pas à ce point. Nous ne sommes pas à la merci de notre destin comme pourraient le laisser croire certaines philosophies. Certaines choses sont probablement écrites, mais le reste nous appartient. C’est ce qu’on appelle le libre arbitre. On aura beau voir toutes les voyantes du monde, croire dur comme fer que le bateleur et la roue de la fortune ont éclairé nos interrogations, que cette tache au fond de la tasse de café ou que cette succession d’additions si chères à nos numérologues avertis sont de bons présages, il y aura toujours quelque chose qui changera la donne. Ce petit grain de sable pour enrayer la machine des prédictions, ce micro-événement qui, comme un battement d’aile de papillon, enverra le train dans une autre direction. Il y a des choses qu’on maîtrise et d’autres qu’on ne contrôle pas.
Et il y a les signes. Ces signes qui rendent mystérieuses certaines situations. Qui nous donnent l’impression qu’il y a des voies/voix véritablement impénétrables. Parce que, qu’on le veuille ou pas, parfois, on est face à d’étranges coïncidences, d’étranges paramètres. Et même si on a envie de voir des signes partout, comme dans le coup de fil de quelqu’un qu’on allait nous-mêmes appeler (c’est normal, on s’appelle tous les jours), force est de constater que lorsque le téléphone sonne quand ça ne va pas alors que ça fait des mois qu’on ne s’est pas vus, et qu’on vous dit des choses plus belles que vous ne l’auriez imaginé, on se pose des questions. Et même si on n’y croit pas, on a envie d’y croire. Parce que dans ces petits moments où le ciel, la nature, les amis partis trop tôt nous envoient une espèce de « hello », il y a quelque chose de magique. Parce que ça peut réconforter ou avertir. Avertir d’une chose négative, un signe qu’on voit rarement d’ailleurs, ou qu’on ne veut pas voir.
Quelque chose de céleste quand la chanteuse préférée de votre meilleure amie décède le même jour qu’elle et qu’At Last passe à la radio au moment-même où vous quittez l’hôpital. Comme si elle lui chantait un au revoir. Quelque chose de dingue quand vous pensez à elle en regardant le ciel étoilé, ce ciel que vous essayez de photographier et que lorsque vous regardez ensuite l’écran de votre téléphone, vous y apercevez une étoile filante. Quelque chose de fou quand on sort dîner le jour où on n’avait pas envie de le faire, parce que le four est tombé en panne et qu’on croise la personne qui changera votre vie professionnelle. Quelque chose de doux quand on pense à un être cher et qu’on sent soudain son parfum flotter. Là, à cet instant bien précis. Quelque chose de rassurant quand vous perdez votre passeport la veille d’un voyage qui vous aurait fait rater une occasion. Quelque chose d’amusant quand on retrouve quelque chose au bon moment. Quelque chose d’énigmatique quand on voit une lettre dans une tasse de café. L’initiale de celui ou de celle qui deviendra son âme sœur. Simple coïncidence ? Coup du destin ? Certains penseront que c’est ridicule d’y voir un quelconque message. D’autres y croiront dur comme fer. Certains disent que le hasard n’existe pas. Et pourquoi pas ?
On se fout de savoir le pourquoi du comment. Ça fait juste du bien d’y croire. Comme quand on fait un vœu au moment de souffler les bougies. Qu’on y croit ou pas, on le fera.

Another one bites the dust – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 12 septembre 2015

Les dix plaies d’Égypte. Les 100 plaies du Liban. Ils ont eu le Nil changé en sang. Nos rivières et notre mer sont devenues nauséabondes. Les grenouilles recouvrirent l’Égypte. Nous avons les rats qui skient sur les montagnes de poubelle. Moustique et poux ? Nous aussi. Mouches et taons ? Nous aussi. La mort des troupeaux ? On mange de la viande avariée. Furoncles ?
Nous sommes à la limite d’une épidémie de peste. Grêle ? Sable. Sauterelles ? Nous aussi, l’année dernière. Ténèbres ? Ça fait combien de temps qu’on ne voit plus la lumière au bout du tunnel ?
La mort des premier-nés ? Nous avons l’éternité de nos hommes politiques. 10 ? Pas besoin de continuer la liste, on la connaît tous par cœur. Et franchement, qui a encore envie de ressasser tout ça. Ouvrir le journal ? Allumer la télé ? Regarder par la fenêtre ? Non. Se promener sur les réseaux sociaux ? Eh bien oui. Oui parce que les Libanais, malgré le vent, le sable, les ordures, les manifs, la tempête, ont continué à faire preuve d’humour. Et ça, ça vaut son pesant d’or. Parce qu’ils ont le don de nous faire sourire derrière notre masque. Parce que leurs jeux de mots, slogans et autres dessins montrent une fois de plus notre sens inné de la dérision. Ce n’est pas de la résilience, de l’abandon. Non, c’est juste ce tempérament inouï qui nous permet de rester debout. Qui nous a toujours permis de rester droits. De ne pas plier. Même si aujourd’hui, tout semble perdu, que l’esprit combatif des années de guerre a quitté chacun d’entre nous. Même si on sait que cette fois, ça va être compliqué de régler le(s) problème(s) de corruption, d’insalubrité, de vide présidentiel – on ne reviendra donc pas sur cette longue liste qu’on connaît tous par cœur.
Par contre, on reviendra à loisir sur tout ce qui a été dit, fait, posté ces dernières semaines. Et on remerciera tous ces Libanais et Libanaises qui nous ont fait rire et continuent à le faire. Farid Hobeiche, avec ses sketches, dont le génial sur les touristes qu’il a emmenés skier sur les montagnes d’ordures. Pierre Hachache qu’on ne présente plus et Simi Merheb qui se marre quasiment tous les jours. Merci. Merci pour ces petits films, même s’ils abordent ces sujets si graves. Merci aux manifestants pour leurs slogans, leurs pancartes, les photos détournées des hommes politiques « non recyclables », les « I wish my girlfriend was as dirty as our politicians », « Regarde bien ta Rolex, c’est l’heure de la révolte », « ri7etkon wosslit 3a Montréal ». Merci au mec qui s’est mis à danser derrière le journaliste de la MTV. Merci aux sourires des protestataires malgré les jets d’eau. Merci aux poings levés. Merci aux status et aux photos sur la tempête de sable alors qu’on était en train d’étouffer. Dieu seul sait combien on avait besoin d’humour. Et de connerie. #naturalfilteroverbeirut. « Warning : there’s an Instagram filter all over Beirut » , « Le marchand de sable, touché par la crise économique, liquide son stock », « Also, if you woke up and your car was super dirty, don’t panic. It simply means that you’re not rich enough to live in a building with an underground parking space », « Must be everyone’s return from Burning Man (le festival, NDLR) « Mad Max » », #BelRouhBelDamBelRamel, « En voyant les députés sortir de la Chambre, j’ai eu l’impression de revivre les mêmes moments qu’il y a 5 ans, 10 ans, 20 ans. Le Liban a inventé la machine à remonter dans le temps ». Merci au manifestant qui voulait la plage dans la Békaa et à qui on a dit d’attendre l’eau encore deux jours, maintenant qu’il a le sable. Sans parler des photos, des montages, des selfies planqués sous des masques à gaz, une paire de lunettes sur fond jaunâtre, des chameaux sur l’autostrade de Jounieh.
Sans ça, sans vous, plus rien ne serait plus supportable. Sans ça, sans vous, on ne tiendrait pas encore le coup. Sans ça, sans vous, le Liban ne serait définitivement plus le Liban.

Last dance – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 5 septembre 2015

Qu’on soit un élève de 7e, un banquier, un roturier ou une femme au foyer, septembre sonne le glas de l’été. Réflexe scolaire, réflexe pavlovien, peu importe, septembre, c’est la rentrée. Le retour à la normale. Le retour au rythme. Le retour aux habitudes perdues. La plage ne nous fait plus de l’œil comme avant, les grandes soirées se font rares. On ferme les maisons de montagne. On trie. On range. On achète les fournitures scolaires. On reprend le chemin des bancs de classe, des chaises de bureau. Et ce chemin fait du bien. Voir à nouveau ceux qu’on ne voyait plus, faute de temps. Reprendre les déjeuners du samedi, les promenades du dimanche, les soirées rakhyé devant les séries télé de la rentrée…
Sauf qu’il n’y a rien de normal dans cette morose et violente rentrée libanaise. Rien de doux, rien de léger. Loin de là. Tout est anormal. Tout est âpre, lourd. Pourtant, cette normalité, on aimerait tant l’avoir. Vivre comme les autres. Vivre comme dans les autres pays. Vivre avec un président de la République. Un président qui irait à des sommets, qu’on caricaturerait. Un président qui proposerait des référendums. Qui dissoudrait l’Assemblée. Qui voterait une nouvelle loi électorale. Qui proposerait un gouvernement de technocrates compétents. Un gouvernement clean.
Vivre dans un pays sans corruption. Sans crétins à la tête des partis qui ne représentent plus grand monde. Sans des politiques aux mains sales, aux poches bien remplies. Trop remplies. Vivre avec des droits. Le droit à l’éducation, à la santé, à la sécurité. À l’égalité entre hommes et femmes. À la propreté. Vivre avec de l’eau. Avec de l’électricité. Ne pas être obligés d’attendre 18 heures avant de rentrer chez soi parce que notre corps ne nous permet pas de monter quatre étages sans ascenseur. Ne pas payer une eau qu’on ne reçoit pas. Ne pas se laver avec une eau polluée. Ne pas nager dans une eau polluée. Ne pas manger de la viande aussi pourrie que nos dirigeants. Vivre dans des rues propres. Ne pas avoir peur des prochaines pluies et de l’acide qu’on récoltera. Ne pas avoir à croiser à nouveau des rats sur nos trottoirs. Ne pas avoir à se faire piquer par des moustiques contaminés et contagieux. Ne pas avoir à crever de douleur à cause d’une gastro épidémique due à la saleté de l’air. Vivre dans un pays où l’on pourrait parler au téléphone pour 60 000 LL, sans coupures incessantes et sans payer pour les autres. On a trop payé pour les autres. On a toujours payé pour les autres. Payé tous les prix. Ne pas avoir à attendre 38 minutes pour télécharger un fichier. Ne pas avoir à remplir ce fichier pour demander un visa qu’on nous refusera plusieurs fois avant de nous l’octroyer. Pour 3 mois. On ne sait jamais si l’idée nous viendrait d’aller voir ailleurs. Vivre sans avoir honte.
Cette normalité que nous offre la rentrée n’est qu’illusoire. Le seul sentiment concret qui nous habite est l’attente. L’attente qu’un jour, nous aussi… Nous aussi, parce que rien ne nous manque. Parce que les légendes qui nous bercent depuis la nuit des temps sont vraies. Parce que oui nous avions tout. Et que ces éclats de ces tous peuvent à nouveau (re)devenir un ensemble. Parce que ces éclats de nous peuvent à nouveau se (ré)unir. Parce que si un jour on a pu aider nos voisins, loger les exilés, tendre la main, partager nos mezzés ; si un jour on a pu ne lever qu’un seul drapeau, ne scander qu’un seul hymne, joindre nos voix/voies, alors on peut encore. On peut utiliser notre dernier souffle. Parce qu’après il sera probablement trop tard.
Cette rentrée est celle de notre dernière danse. Notre dernier tango à Beyrouth.

Zbélé – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 29 août 2015

On ne parle que de ça. On n’entend que ça. Tout a été dit. Ou pas. Quoi écrire encore sur les déchets ? Sur cette crise dont on ne voit pas la fin ?
Quoi écrire qui n’a pas déjà été dit ? Ressassé, crié, décrié. Impossible de parler d’autre chose. Impossible de trouver l’inspiration pour écrire autrement. Quelque chose de plus, de différent. Ce n’est pas une page blanche. C’est une page tachée de bleu. Bleu plastique où l’encre n’adhère pas. Où les moustiques contaminés viennent faire leurs provisions empoisonnées. Une page tachée de graisse, de fruits pourris, où sont écrasés des fleurs fanées et des morceaux de plastiques, des canettes de Coca, des bouteilles compressées, un vieux cahier d’école et du papier toilette. Une feuille où aucun mot ne peut glisser, tant on en a entendus. Poubelle, recyclage, Mashnouk, Mykonos, Riad el-Solh, manifestation, appel d’offres, Sukleen, Amal, gaz lacrymogène, prix de la tonne, démission, élections, Arc-en-ciel, jaune, microbes, Monteverde, corruption, gouvernement, gastroentérite, parlement, mur de béton, Naameh, dépotoir, déchèterie, pneus, incinérateurs, vandales, infiltrés, jets d’eau, saleté, insalubre, colère, ras-le-bol, société civile, #youstink. Tout a été dit. Ou pas. Et on ne comprend rien. On ne sait pas où l’on va. Où est l’issue, la solution ? Comme si nous étions plongés dans un immense trou noir pollué. Et dire que Stephen Hawking vient de découvrir comment s’échapper d’un trou noir.
Qu’il vienne nous aider. Nous expliquer comment sortir de cet immense trou noir. Comment faire pour arranger cet immense merdier. Ce merdier qui nous a fait oublier al-Assir, l’absence de président alors que c’est la première chose que nous devrions demander. Un président, une dissolution, des élections. Et on prendra les mêmes et on recommencera. Et on continuera à payer leurs salaires mirobolants, à remplir leurs poches de nos impôts, à se faire avoir sans broncher. On restera chez soi, les fenêtres fermées pour ne pas sentir les odeurs. Pour ne pas laisser la fumée des amoncellements de détritus nous envahir les narines.
Quoi écrire qui n’a pas déjà été dit, macéré, craché. Par des intellectuels, des journalistes, des pseudo-rebelles, des wanna be Che Guevara, des activistes de dernière minute, adeptes de la récupération. Quoi écrire qui n’a pas été raconté par des youtubeurs plein d’humour. Des Simi Merheb, Pierre Hachach, Farid Hobeiche. Quoi demander qui n’a pas été déjà mentionné dans les slogans des manifestants. Quoi faire en cette fin de mois d’août où les derniers vacanciers partent pour la première fois, le cœur léger, vers un air plus sain. Quittant ces ponts en-dessous desquels, on cache des sacs-poubelles et encore des sacs-poubelles. Cette mer où l’on ne sait plus si cette forme transparente qui flotte est un sac en plastique ou une méduse. Même les méduses se sont fait la malle.
Quoi réfléchir comme plan qui aurait un but pour qu’il ne se transforme pas seulement en souhait ? Comment retrouver notre identité ensevelie sous ces montagnes de zbélé. Ces sacs qui logent au nirvana de la déchèterie. Ces sacs remplis de produits à peine consommés, de bouteilles de vin et d’arak, de restes de gigot. Ces sacs qui ont commencé leur vie dans des maisons de montagne, des appartements cossus, des restaurants bondés. Ces sacs qui terminent leur existence dans les plus beaux sites libanais. Dans nos montagnes, nos rivières. Sur nos côtes, au fond de nos plages.
Ces sacs qui sont devenus les rôles principaux de cette immense mascarade, de cette farce qu’aucun homme de théâtre n’aurait jamais pu écrire. Rideau.

Airplane mode – Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 8 août 2015

Partir. Partir loin. Ou pas. Quelle que soit la destination. Quelle que soit la durée. Dans la Békaa, à Chypre, en Europe, over-Atlantique, vers le Pacifique. Mais partir. Prendre des vacances et faire une pause. Et enfin (se) déconnecter. Pas en déménageant de lieu uniquement, mais en débranchant tout. Son cerveau premièrement… et le reste. Le téléphone, la télé,
Internet. Les mails, les Whats-App et messages, Facebook, Instagram, la presse online. Et se déconnecter des autres. De la famille, des amants, des ex, des amis, des collègues.
C’est peut-être facile à dire ? Mais c’est aussi facile à faire. Et c’est nécessaire. Voire vital. Il faut savoir faire le vide de temps en temps. S’oxygéner. S’éloigner pendant un moment. Pas longtemps forcément. Quelques jours suffisent. La boîte n’arrêtera pas de tourner si on est en automatic reply « out of office ». Personne n’est irremplaçable et si prendre un congé est possible, alors on peut/doit ne pas bosser de là où on est. Faut aussi suspendre la communication avec ses proches. Ils n’arrêteront pas de nous aimer. Au contraire. Le manque crée tous les désirs. Et puis, avant (comme on aime à le répéter), quand on partait, on partait.
Ni on skypait, ni on facetimait, ni on postait, ni on sharait, ni on checkait, ni on stalkait. On partait, point. Et on se racontait tout à notre retour. Ni on disait qu’on était au salon VIP platinum lounge de l’aéroport, ni on montrait au monde entier que l’on bullait à St-Tropez. Ni on partageait des photos de la marmaille jouant dans le sable. Parce que ça n’intéresse personne. En tout cas, sûrement pas les centaines de friends qu’on a sur Facebook. Ni nos exploits en montagne, ni nos pirouettes au ski nautique, ni nos beuveries au festival de la saucisse, ni nos putains de doigts de pieds sur la plage à Mykonos.
D’ailleurs, parlons-en de Mykonos. L’île grecque est, comme certains endroits, une des destinations favorites des Libanais. Ça se comprend. Sauf que pour déconnecter, c’est pas vraiment ça. Pendant les 2 mois de grandes vacances, ça ne ratera pas, on tombera sur des potes, des connaissances, des gens qu’on n’aime pas. « Hiii, ça va ? T’es là jusqu’à quand ? Tu dors où ? (ça c’est quand on n’est pas dans le même hôtel), Tu vas à Namos ? » Bref, pas très dépaysant tout ça. Un peu comme septembre à Paris ou les camps de vacances pour ados où ils se retrouvent avec tous leurs copains. Bon, c’est la mode et les gamins adorent ça. Dommage, parce que ça fait un peu Beyrouth sur mer. Ou Martine et ses amis à Faraya.
Alors voilà. Strike the pause. Au début, ça fait bizarre. Ça fait un vide. Ça fait mal aussi. Comme l’arrêt de n’importe quelle addiction, comme toute désintoxication. Et puis, petit à petit, une sensation de bien-être s’installe. Un sentiment que l’on connaissait bien quand on a plus de 25 ans aujourd’hui. Un sentiment de nouveauté quand on en a moins de 20. Un truc du genre : hello, y’a quelqu’un ? Nan y a personne. On vient d’interrompre le cercle vicieux de l’exhibitionnisme/voyeurisme, le besoin de savoir ce qui se passe sur la planète. On vient de laisser le vide prendre l’espace. Un vide qui se remplit enfin d’autre chose. Un vide qui se remplit de rien. Mieux vaut n’penser à rien / Que n’pas penser du tout / Rien, c’est déjà / Rien, c’est déjà beaucoup / On se souvient de rien / Et puisqu’on oublie tout / Rien, c’est bien mieux / Rien, c’est bien mieux que tout. Rien, c’est vraiment mieux que tout.