Dis, te souviens-tu ? Médéa Azouri, L’Orient-Le Jour, samedi 17 novembre 2012

Baba a découvert Skype il y a deux jours. Il a vu sa fille over Atlantique comme si elle était dans son salon. Il l’a regardée, lui a souri et s’est énervé quand elle s’est levée pour aller chercher un truc à la cuisine. Pourtant elle continuait à lui parler. Elle est loin l’époque du Central. « Tlébilé hal nomra please ». Quand on y réfléchit, qu’est-ce qu’on avait l’air con à l’autre bout du fil. « 3ayné ma fi 7adan ». En plus, pour joindre ledit Central, on avait attendu 10 minutes avant d’avoir la ligne. Ça a bien changé depuis. Du coup du fil qui coûtait 19 francs la minute, on est passé à la communication gratuite avec vidéo (quand la connexion est bonne). On se voit grandir, on se voit rire, on voit les changements, on montre son nouvel appart, son bureau, son chiot. On a cette douce impression que l’autre est plus proche. Pas si loin. Quand on y repense, ça nous fait rire, on éprouve un peu de nostalgie, mais c’est bien mieux aujourd’hui. Cette nostalgie, on la ressent aussi quand on retombe sur une boîte de lettres écrites par un ancien amoureux. C’était beau l’encre sur le papier, l’attente que quelqu’un vienne de Paris, de Londres, de Miami ou de Beyrouth. Mais c’est également agréable aujourd’hui. Message instantané. Un email, un inbox. « Chta2telik », « Tu reviens quand ? », « Tu me plais », « Je t’aime », « J’arrive ». Correspondance amoureuse ou autre, on n’attend plus. Ça a peut-être perdu de son charme, mais c’est tellement bien/mieux. Franchement, c’est saoulant de correspondre à un mois d’intervalle. On a gagné du temps. Beaucoup de temps pour tout. On google quand on ne connaît pas la réponse à notre question, quand on fait une recherche, quand on veut savoir dans quel hôtel réserver, quand on veut prendre l’avion, quand on veut des idées. C’est très bien une bibliothèque, c’est beau, c’est silencieux. On sent l’odeur des livres, on feuillette d’anciens bouquins qui ont été lus par d’autres, on découvre des ouvrages qu’on n’aurait jamais ouverts. Ça c’est pour la lecture. Par contre en ce qui concerne l’exposé du petit sur les chevaux, sur le Moyen-Âge, sur l’anatomie, les dinosaures, les instruments de musique, on n’a plus besoin d’emprunter, de faire des photocopies, d’acheter des fascicules à découper. On cherche sur le net, on imprime. Et on apprend. Soi-même, aux autres. « Maman, ça ressemble à quoi un aye-aye? ». Nostalgie quand même d’un cerveau qui cogitait plus ? Normal. Mais mieux vaut cogiter sur autre chose maintenant qu’on a gagné quelques heures. On ne reste plus planté à la maison quand on loupe les potes qui ont été à la plage et qu’on ne sait pas où les joindre et qu’on ne sait pas à quelle plage ils ont été, malgré un interrogatoire poussé de la petite sœur qui est restée punie dans sa chambre. « Quelle plage bordel ? ». Foutu le dimanche entre amis. En plus il n’y a avait que deux chaines à regarder. Bonjour le moral quand on se retrouve coincé devant Télé Liban version 1978 et sa diffusion de Dimanche Martin. Nostalgique encore ? Il suffit de poser son ordinateur sur les genoux et de scroller sur les photos qui s’y trouvent. Plus besoin de se taper tous les albums en tissu écossais à grosses spirales. On n’imprime que celles qu’on aime et si on est écolo, on fait des albums virtuels qu’on projette dans un cadre numérique. On ne fige plus un instant mais plusieurs moments. Foutu le dimanche ? Un iPod suffit. Chanson après chanson ou en boucle sans avoir à mettre rewind. Oui, c’était sympa le crayon pour rembobiner mais un lecteur mp3 est bien plus pratique qu’une K7. L’ambiance peut durer bien plus que 45 minutes la face. Oui, le khesh ta2 de l’aiguille sur un 33 tours est un son qu’on n’oubliera jamais, il suffit de garder ses platines pour le retrouver. Oui les cartes postales étaient belles, les jeux comme Simon ou La Bonne Paye étaient drôles, les Polaroid étaient extraordinaires. Oui, on se contentait de peu, on ne mettait pas de ceinture de sécurité, on ne stressait pas quand nos ados allaient à une boum et qu’on ne pouvait pas les appeler, oui oui, il y a plein de trucs qui nous manquent mais la nostalgie n’est plus ce qu’elle était. On se souvient en souriant mais il ne faut rien regretter.

 

 

 

 

 

 

 

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